Mesdames Messieurs je vous remercie de votre présence.

J’ai souhaité cette soirée et je veux y apporter un éclairage particulier sur une période de la vie de mon père, qui le marqua profondément.

Beaucoup d’entre vous, ici présents, ont connu André Karman, ont rencontré un homme qui ne laissait personne indifférent. L’élu, l’ancien ouvrier, l’ancien résistant, l’ancien déporté qui faisait de lui une référence positive pour beaucoup.

Je veux vous dire quelques mots sur le Père qu’il fut. Ensuite énoncer quelques interrogation et faits sur le dirigent communiste injustement sanctionné au milieu des années 50.

Pour ma sœur Michelle, mon frère Daniel et pour moi qui ai l’honneur de porter comme prénom son nom de résistance, nous n’avons qu’un seul reproche à faire à notre Père, c’est qu’il soit parti si tôt. Combien de fois, pendant ces 20 ans, me suis-je demandé : comment aurait réagi mon Père face tel événement ou tel autre ?

J’ai compris, parfois après coup, toutes les décisions de sa vie, même les plus intimes. Même celle qui a consisté, à la demande de Charles Tillon, pour ce couvrir, alors Maire d’Aubervilliers, à la fin des années 40, devant le manque d’argent pour me nourrir, (mon Père étant non rémunéré, pendant plusieurs mois, à l’école de formation du PCF, l’école centrale), celle de signer une fausse lettre « d’abandon » pour permettre à ma mère de toucher les secours de la ville de femme seule, sans ressource, avec enfant.



Oui, notre Père était souvent absent, à cause de son engagement et de ses responsabilités, mais contrairement à beaucoup d’enfants de militants, nous n’en avons pas souffert, car franchement, les moments de sa présence étaient de grande qualité et ses absences, comme une continuation de celles-ci, car nous étions fiers de notre Père et nous le sommes toujours.

Avec mon frère Daniel, nous avons été élevés d’une manière identique. Ma jeunesse turbulente est plutôt liée à ma personnalité profonde, qui marque encore parfois aujourd’hui mes réactions, et non l’absence du Père, comme certains pourraient le penser.

Je suis sûr d’être l’interprète de ma sœur et de mon frère en disant : nous avons eu beaucoup de chance d’avoir André Karman comme Père.

Pour évoquer le militant, le dirigeant communiste dans toute sa complexité, je partirai de deux citations, de deux livres, de deux femmes, que mon père a bien connu au début des années 50.

La première, Annie Kriégel, qui fut, ensuite, éditorialiste au Figaro, à l’époque Annie Besse et dirigeante du PCF, dans son livre mémoire qui a pour titre : « Ce que j’ai cru comprendre », je cite quelques passages de ce qu’elle a écrit sur lui :

"… André Karman,… tranchait, lui, sur le modèle courant du militant solide, simple et jovial, sans qu’on sûr exactement à quoi tenait son évidente singularité. Le visage émacié porté par un cou fort, une grande bouche aux lèvres minces contrastant avec un menton accusé et un nez charnu, un front lumineux… des yeux souvent mi-clos, étirés comme ceux des chats, tout à la fois vifs et voilés par la fumée montant de la cigarette, ce garçon…cachait une âme double, divisée contre elle-même, une âme d’acier qui, au lieu d’être trempé, aurait été ému. Romantique ? Un côté apollinarien de Mal Aimé, mais ce qui le rendait « si malheureux », était-ce… l’idéal dont il s’était épris ? D’où venait qu’il attirait et tenait à distance, que ses yeux restaient tristes même quand il riait ? "

Visiblement, mon père ne la laissait pas indifférente, pour avoir détaillé, avec autant de précision, son visage, sa personnalité ! Elle s’interroge plus loin sur sa vie militante, je la cite : " Doté d’une « biographie en or », c’est-à-dire conforme en tout point aux critères sur lesquels le Parti tenait à sélectionner ses meilleurs militants – origines sociales, constellation familiale, spécialisation professionnelle, épreuves personnelles -, Karman, après une brève période où il fut donc secrétaire de la fédération de la Seine, puis premier secrétaire de la nouvelle Fédération Seine Nord-Est, se replia, pourtant sur sa mairie d’Aubervilliers. Il en fut,… vingt-sept années durant jusqu’à sa mort, le premier magistrat. Comment l’expliquer ? Je ne sais. Auguste Lecoeur (à l’époque dirigeant du Parti) à qui je posai la question n’en savais rien non plus et, à tout hasard, ne lui vint – significativement – à l’esprit que cette interrogation : « N’était-il pas juif ? »… Alors ? Peut-être avait-il une personnalité trop riche, trop complexe, une vie intérieure trop fiévreuse – les poèmes écrits à la prison de la Santé en témoignent, ainsi que les lettres à sa mère. "

L’autre femme n’est autre que la romancière Dominique Desanti, à l’époque journaliste à l’Humanité, qui a publié un livre souvenir sur la période 1944/1956 intitulé « les staliniens ».

Elle rappelle les conditions de préparation de la fameuse manifestation du 28 mai 52, contre "Ridgway la peste" et de son déroulement. Je la cite :

"En tête, Karman ; responsable de la manif, ancien déporté trapu, cheveu rebelle, dynamisme parfois excessif mais bonne volonté sans limite… c’est lui qui payera l’échec, subira les critiques et sera privé de ses responsabilités… soudain, Karman hurle « En avant, camarades ! » tourné vers nous, avec le geste de la Marseillaise de Rude sur l’Arc de Triomphe… Il y a ruée. Je me sens à la fois dépassée, entraînée, poussée… au moment d’une action à ce point collective on ne sent rien ; on est dedans ; ce n’est qu’un peu plus tard que je mourrai de peur. Ahuris, les flics calent, s’effondrent, leurs rangs s’effilochent. Des casqués s’écroulent, les casques retentissent sous les coups des barres et des pancartes, se cabossent ou se fendent… Après seulement Karman crie : « Dispersion ! »… je n’avais jamais vu les manifestants triompher de la police… j’apprends qu’un Algérien, Belaïd Hocine, employé communal d’Aubervilliers, communiste, a été tué par la police, qui a « kidnappé » le corps… la direction s’est réunie : Fajon, Guyot, Karman ; Duclos est venu " Il sera arrêté par la police, c’est le début aussi du « complot des pigeons ».

Mon Père, qui est invité, dans cette période, aux réunions du « Bureau Politique », est recherché par la police, il passe dans la clandestinité. Ces moments furent aussi difficiles pour ma mère, qui avait seule, en charge, ses enfants. Par la suite, « la ligne » du Parti de cette période est jugée comme juste, mais mal interprétée lors de la manifestation. Dominique Desanti poursuit :

"La faute rejaillissait donc… sur Karman qui l’avait conduite. "

Les deux témoignages ne sont pas identiques, mais la conclusion est la même : Il a été sanctionné ! Pourquoi ? Par qui ? Là, les explications divergent.

Un autre auteur ; Michel Pigenet, qui a publié chez L’Harmattan : « Au cœur de l’activisme communiste des années de guerre froide » expose, lui aussi, une interrogation sur la disgrâce qui toucha mon père, rejoignant la conclusion des deux précédentes. Je le cite : " Résistant dès 1941, déporté deux ans plus tard, André Karman est, à 27 ans le benjamin de l’équipe ». Une « biographie en or » a projeté le jeune métallurgiste d’Aubervilliers au secrétariat en 1949… son accession à la direction de l’importante fédération de la Seine Nord-Est, fondée en novembre 1953, ne s’accompagnera d’aucune promotion dans l’appareil central du Parti que ses états de service, ses capacités et sa jeunesse laissaient présager. " Fin de citation.

Que l’on ce rassure André Karman ne militait pas pour monter dans l’appareil central du PCF. Mais un homme sanctionné injustement reste un homme blessé.

A la conférence fédérale qui suivra, en 1954, André Karman sera « destitué » de ses responsabilités, sur la base d’accusations qui restent encore troubles aujourd’hui. La procédure stalinienne fonctionna, l’accusé qu’était mon Père reconnut ses manques, insuffisances et erreurs, devant la 2ème conférence fédérale de la fédération Seine Nord-est, dans le rapport d’activité.

Avec mon frère, nous avons retrouvé ce fameux rapport. C’est le seul document que mon père garda dans ses affaires personnelles. Certainement comme le témoignage d’une injustice, d’un tournent dans sa vie de militant communiste. Plus tard, il m’expliqua que certains voulaient l’exclure et qu’il s’était retrouvé bien seul dans les mois qui suivirent.

Revenons à ce rapport, je cite mon père alors 1er secrétaire de la fédération :

" A propos du travail du comité fédéral et de la montée des cadres il ne s’agit pas d’en rendre responsable le Parti, ces questions dépendent essentiellement du Secrétaire de la Fédération. Le rôle du secrétaire fédéral est défini par Maurice Thorez comme étant de penser au travail de chacun, n’a pas été rempli par votre secrétaire fédéral. La nécessité d’éclaircir tous les problèmes, de ne pas jouer les conciliateurs, mais d’appliquer avec fermeté la ligne du Parti également et surtout en ce qui concerne la vigilance et la montée des cadres, n’a pas été remplie par votre secrétaire fédéral.

J’ai donné un mauvais exemple, en premier lieu dans ma propre section d’Aubervilliers, en ne me battant pas pour faire respecter la vigilance nécessaire par-dessus l’amitié personnelle…

Les propositions que j’ai faites… montrent que si j’approuve les thèses, je ne m’en suis pas inspiré… dans mon activité… S’orienter résolument vers la montée des cadres issus des entreprises n’a pas été non plus respecté… La fédération doit avoir pour secrétaire un exemple de fermeté sur les principes et non un camarade qui affirme son accord mais qui ne l’applique pas avec suffisamment de fermeté. Il faut à la fédération des méthodes plus vivantes de direction… Il ne faut pas promouvoir aux postes de direction ceux qui parlent le mieux de la politique du Parti, de ses principes, mais ceux qui les appliquent le mieux. " Fin de citation.

Toutes proportions respectées, cela ressemble étrangement aux aveux de certains procès politiques de la même période.



Le jeune ouvrier, résistant, déporté plein d’avenir, à la « bio en or » est devenu un « conciliateur qui n’a pas rempli sa tache. Pire, il a manqué de vigilance, de fermeté sur les principes, cédant à « l’amitié personnelle ». En un mot, il est devenu un "dangereux opportuniste ". Pas étonnant que dans ses conditions, et surtout celles de cette époque, certains aient demandé son exclusion. Il me confia un jour qu’à la sortie de cette conférence fédérale, où plus personne n’osait lui adresser la parole, il était devant un vide, plus grave que lorsqu’il fut arrêté en mai 1943. Face aux fascistes il était fort, ses lettres le prouvent, car son combat était conforme à sa pensée.



Par contre là, 11 ans après, la direction du Parti au plus haut niveau, exigeait qu’il s’accuse de fautes imaginaires devant ses camarades. C’était pour lui insupportable, il ne l’accepta jamais. Le fait qu’il garda ce discours jusqu’à sa mort, le prouve.

Le 17 novembre 1998, le comité national du PCF a décidé de déclarer « nulles et non avenues toutes les sanctions, exclusions ou mises à l’écart » d’anciens dirigeants communistes et il ajoutait que : « Les dossiers politiques seront remis au secteur des archives et consultables ».

J’ai immédiatement, vous me connaissez, téléphoné de très nombreuses fois place du Colonel Fabien pour obtenir lecture du dossier et en particulier de la « bio » de mon Père, où tout doit figurer. J’ai été « trimbalé » de poste en poste, de responsable en responsable. On ne m’a jamais dit non, mais à ce jour, je n’ai pas pu obtenir lecture de la « bio » d’André Karman.

Quelles ont été les raisons de sa mise à l’écart ? Je crois qu’Annie Kriégel cerne bien la question sur le fond. Pas sur l’antisémitisme qui ne toucha jamais le Parti Communiste Français, mais quand elle dit, je la cite : " Peut-être avait-il une personnalité trop riche, trop complexe " et j’ajouterai pas assez docile, suite à diverses prises de positions ou attitudes dont il me parla.

Peut-être lui reprochait on sa « bienveillante » écoute d’Annie Kriégel qui venait d’être relevée de ses fonctions, en novembre 53, de responsable des questions de la culture, au bureau fédéral de la fédération de la Seine, pour avoir, entre autre, critiqué le communiqué de la direction du Parti, rédigé ainsi : « Le Secrétariat du Parti Communiste Français désapprouve catégoriquement la publication, dans les Lettres Françaises, du portrait du Grand Staline dessiné par le camarade Picasso »

Peut-être est ce aussi son opposition, dès le début, « aux instructeurs politiques » initiative décidée par la direction du Parti qui lui fut reproché, après coup ?

Ou bien sa prise de position sur « le contrôle des naissances » position jugée comme une démarche « petite bourgeoise » par Jeannette Vermeersch, membre du Bureau Politique et femme de Maurice Thorez ?

Ou encore, ses critiques sur les directions, exprimée en 1953, je le cite : « Le Parti est trop dirigé de haut en bas, sans tenir compte suffisamment de la base du Parti…où l’habitude prise d’aller dans les sections avec des idées toutes faites dans la tête pour donner des directives de remettre en cause les décisions adoptées par les instances inférieures ».

Cette critique des directions était osé dans les rapports internes de l‘époque et a dût compter dans la sanction prise contre mon père.

En tout cas, cette décision venait du Bureau politique du parti qui était très divisé, après les « affaires » Marty-Tillon et Lecoeur.

Certains pourraient dire aujourd’hui : « comment expliquer s’il y a eu mise à l’écart, le fait qu’il ait été élu Maire d’Aubervilliers, 30 mois plus tard ? »

C’est facile à comprendre. Des exemples récents nous le montrent : quand le Parti est devant le risque de perdre immédiatement ou à moyen terme « une place forte », il est prêt à composer, à revoir sa position pour préserver l’essentiel. Je pense que cette attitude est logique, même si la « brebis galeuse », d’hier, devient du jour au lendemain, hypocritement, un camarade de qualité, avec sa sensibilité, sur lequel on a toujours compté. Là aussi, on peu constater que je suis bien le fils de mon père.

En 1957, lorsque mon Père devient Maire d’Aubervilliers, le Parti ne s’est pas encore remis de la crise interne liée au « procès » injuste intenté à Charles Tillon, Député-Maire d’Aubervilliers. Cette crise divisa le Parti sur la ville. Emile Dubois, l’adjoint communiste de 1920, qui l’avait remplacé en 1953, vient de mourir. Naturellement, l’enfant d’Aubervilliers, l’ouvrier de chez Malicet avenue de la République, avec sa « bio en or » qu’est André Karman, représente pour la population la plus belle « image » de l’élu communiste et donc pour le PCF la garantie de « garder » la ville d’Aubervilliers.

Il sera élu maire communiste d’Aubervilliers en 1957 devenant ainsi le plus jeune maire de France des villes, de plus de 30000 habitants. Réélu en 1959, en 1965, en 1971, en 1977 et en 1983 toujours au premier tour avec des scores importants et même en 1965 100% des voix.

Après l’exposé sur cette période mal connu de la vie de mon père, il ne faudrait surtout pas en conclure qu’André Karman était en rupture avec le PCF. Non, il restera jusqu’à la fin de sa vie, fidèle à son engagement de jeunesse ; il pensait que les problèmes rencontrés par les communistes au plan international et au plan national étaient à séparer de la doctrine marxiste qui devait rester le fondement de toute politique communiste. Comment aurait-il réagit à la fin de l’URSS, ou à la participation communiste au gouvernement Jospin ou encore au 3,7% de Robert Hue, personne ne peu le dire.

Je souhaite, au nom de la mémoire de mon Père, au nom de la fidélité à ses idées, que sa « bio » et tous les éléments du dossier où figurent le très positif du militant communiste qu’il fut ; mais aussi toutes les annotations de la section des cadres du PCF, nous soit remis, nous permettant ainsi de connaître et d’établir toute la vérité.

Pour terminer, je veux soulever une question qui personnellement me trouble à chaque fois que je l’a constate. Il est vrai que lors du décès de mon père les médias avaient souligné la profondeur de l’émotion de la population d’Aubervilliers et l’importante participation populaire à son enterrement.

Mais comment expliquer que 20 ans après sa disparition son souvenir soit toujours aussi présent. Là aussi il y a une interrogation, comment est-il possible que des personnes qui n’ont pas connu André Karman, en parle en terme très positif. Autre exemple, et j’en suis pleinement conscient, 20 ans après, certains électeurs continus à voter Karman par fidélité à André Karman.

Il faut être un grand monsieur pour marquer ainsi une ville, et je suis très fière que ce grand monsieur soit mon père.



Je vous remercie de votre écoute et encore une fois de votre présence.