Je suis personnellement satisfait d'avoir été un des petits maillons pour cette publication. L'exposé de Claudie Weil sur Rosa Luxemburg, à l'Université d'été de la LCR, en août 1999, m'avait convaincu de la qualité et du sérieux de son travail. Le contenu de ce livre le confirme. Depuis ce 15 janvier 1919, où elle fut assassinée sur ordre de sociaux démocrates allemands, les marxistes du monde entier ont coutume de dire en paraphrasant la fameuse citation de Lénine qu' « elle était une authentique marxiste » en ajoutant immédiatement "mais elle s'est trompée plusieurs fois sur des questions décisives, comme celles du Parti et de la question nationale". Cette appréciation vient principalement des positions prises par Lénine à son encontre. Aujourd'hui, avec le recul et l'expérience, on peut relativiser la question du Parti et analyser sous un angle nouveau, la position de Rosa Luxemburg ; mais la question de la Nation reste toujours aussi vivace. La publication de la « question nationale et l'autonomie » apporte les éléments manquants pour faire passer cette question du problème, au positif de l’œuvre de Rosa Luxemburg. Ce livre aborde des questions d'une actualité brûlante comme "le droit des nations à l'auto détermination", "l'État nation et le prolétariat", "Fédération, centralisation et particularisme", "Centralisation et auto administration", "la Nation et l'autonomie", et une question historique "L'autonomie du Royaume de Pologne" importante par la démarche marxiste qu'elle met en oeuvre. Non, Rosa Luxemburg n'est pas passée à côté de la question nationale parce que "trop internationaliste", comme trop souvent on le dit, elle le démontre dans ce livre. Réfléchissons à cette déclaration de Rosa Luxemburg : "Toute idéologie se distingue par le conservatisme et l'idéologie du mouvement ouvrier est soumise aux mêmes lois, malgré le caractère révolutionnaire de sa conception du monde. (...) Certains points constituent un acquis...préserver intact dans le coffre fort de la social démocratie, bien que les conditions sociales qui y correspondent aient depuis longtemps quitté la scène. Et ce n'est que lorsque les nouveaux besoins vitaux du mouvement, nés du développement entrent en contradiction flagrante, en conflit avec les traditions poussiéreuses, que l'opinion publique les remet à jour et les soumet à une critique fondamentale. C'est ce qui s'est passé avec les opinions traditionnelles des socialistes sur la question polonaise". C'est parce que Rosa Luxemburg développa sa position sur la question nationale à partir de sa critique du point 9 du programme du POSDR ( Parti ouvrier social démocrate de Russie), qu'elle s'attira les foudres de Lénine. La polémique est un trait constant de la personnalité de RosaLuxemburg au point que parfois elle peut atténuer la qualité de sa pensée. Et pourtant quelle qualité! Elle précisait souvent qu'elle se réclamait de la méthode scientifique, du matérialisme historique, du socialisme marxiste. Elle précise " un - droit des nations - valable pour tous les pays et en tous temps n'est rien de plus qu'un cliché métaphysique du type des -droits de l'homme- et des - droits du citoyen- Le matérialisme dialectique qui est le fondement du socialisme scientifique a rompu une fois pour toutes avec les formules-éternelles- de ce type. Car la dialectique historique a montré qu'il n'y a pas de vérité- éternelle-, qu'il n'y a pas de -droit-. Selon les termes d'Engels : -ce qui est un bien ici et maintenant est un mal ailleurs et vice versa- ou ce qui est juste et raisonnable dans certaines circonstances devient ridicule et absurde dans d'autres. Le matérialisme historique nous a enseigné que le contenu réel de ces vérités, de ces droits, de ces formules-éternels- est déterminé uniquement par les conditions sociales, matérielles d'un contexte et d'une époque donnée". "La question des nationalités ne peut faire exception". "Les positions de Marx et d'Engels pendant la révolution de 1848 sur les revendications des peuples tchèques et polonais, diamétralement opposés à leur attitude dans le cas turc, offrent un second exemple allant dans le même sens. Sans aucun doute, en vertu -droit des nations à l'auto détermination- les Tchèques pouvaient prétendre au soutien des démocrates et des socialistes européens tout autant que les Polonais. Marx, cependant, qui n'accordait pas le moindre crédit à cette formule abstraite, condamna alors les Tchèques et leurs aspirations à la liberté car il les considérait comme une complication nuisible de la situation révolutionnaire...". La méthode adoptée par Marx et Engels sur la question des nationalités, une méthode qui ne dépend pas de formules abstraites mais uniquement de la configuration réelle de chaque cas précis". " Mais les erreurs historiques n'entament pas d'une miette la méthode de Marx et, en règle générale, il n'y a pas de méthode de recherche susceptible de se protéger d'emblée contre des applications fautives dans des cas isolés. "L"espoir de résoudre toutes les questions nationales dans le cadre du capitalisme, de rendre ou d'assurer à toutes les nations, tribus, clans la possibilité de s'auto déterminer- est tout aussi utopique". Ces citations du livre nous éclairent sur la vraie position de Rosa Luxemburg sur la question de la Nation. Après la lecture de ce livre, on ne peut plus parler d'erreurs de Rosa, on peut ne pas partager en fonction par exemple de la démarche de Lénine, car l'analyse n'est pas identique, mais elle nous apporte une dimension irremplaçable. Je crois que l'analyse de Rosa Luxemburg se résume dans cette dernière citation "la formule du -droit des nations-ne suffit pas à justifier l'attitude des socialistes sur la question des nationalités, non seulement parce qu'elle ne tient pas compte ni des conditions historiques dissemblables (dans l'espace et dans le temps), ni de la direction générale du développement de la situation universelle, mais aussi parce qu'elle ignore totalement la théorie fondamentale du socialisme moderne - la théorie de la société de classe". Le luxemburgisme n'existe pas, Rosa Luxemburg est la pureté du marxisme, qui nous rappelle si cela est nécessaire, que son fondement est précisé dans le slogan de Marx : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!" Encore une fois, merci à Claudie Weil et bien sûr à Rosa Luxemburg !

Jean Jacques Karman 16 août 2001