Ne nous cachons pas la réalité, il y a une double contradiction à Cuba. La première face, d’un côté, le besoin fondamental de démocratie dont le socialisme est porteur et la nécessaire lutte contre l’impérialisme, le capitalisme, la CIA qui elle, travaille 24 heures sur 24 contre le communisme international et veut par tous les moyens légaux et illégaux, anéantir toute construction de société non capitaliste.

L’autre facette de cette double contradiction c’est celle du travail et de la consommation. Raoul Castro a résumé la grande question du travail par : « Les cubains doivent arrêter de croire que Cuba est le seul pays au monde où l’ont peut vivre sans travailler ». Pire, Cuba qui fut un des premiers producteurs de sucre, en importerait aujourd’hui. Il semble que dans nombre de secteurs, les cubains consomment plus qu’ils ne produisent, c’est le sens des paroles de Fidel lorsqu’il dit « ça ne marche plus ».

Ces quatre parties de la double contradiction cubaine, ont, de plus, une interaction évidente. C’est donc avec un certain courage que la direction du parti communiste de Cuba (PCC), vient de convoquer le VIème congrès du PCC, pour avril 2011. Ce qui est le plus important c’est que depuis la mi novembre un « projet de réorientation de la politique économique et sociale » pour les 20 ans à venir est mis en discussion dans toute la société cubaine. Un texte de 32 pages ouvre la réflexion sur les questions de la propriété socialiste, de la monnaie, de l’impôt, du commerce, du crédit, du commerce extérieur, de l’investissement, de l’emploi et des salaires, de l’éducation, de la culture, des prestations sociales, de l’énergie, de l’alimentation, de la construction…et bien sûr, toutes les questions qui vont en découler. Dans la rue, un cubain me dit : « c’est très bien, mais je n’y crois pas ». Ma rencontre avec la direction du PCC me pousse à penser que la direction du PCC ne peut pas faire autrement, pour deux raisons : ils sont « au pied du mur » et ils viennent de prendre une première et spectaculaire décision, en réorientant le travail de 500 000 cubains et pour cela ils ont déjà modifié certaines règles de fonctionnement de Cuba socialiste.

Immédiatement, la presse bourgeoise parle de licenciements, d’autres, de changement de cap à Cuba. Il n’en est rien, c’est dans le socialisme cubain du 21ème siècle qu’il est proposé que 178 professions, dans les secteurs du petit commerce, du tourisme et de l’artisanat, vont être « modifièes dans le cadre de la propriété et des lois socialistes » avec la création d’un impôt d’Etat, alors que l’impôt n’existait pas jusqu’à maintenant à Cuba. 150 000 cubains sont déjà dans ces professions, un exemple : un coiffeur a aujourd’hui les locaux, les outils, les produits pour exercer sa profession, fournis par l’Etat. Il lui reverse la recette et touche un salaire. Travaille t-il suffisamment ? Fait-il plus de coupes ? L’Etat socialiste propose aujourd’hui de lui louer ou de lui vendre locaux et outils et de lui faire payer un impôt sur le résultat de son travail. Pour les 350 000 autres, ils seront « choisis ou orientés » sur décision démocratique de leurs collègues de travail, sur la base d’une analyse pour une meilleure productivité de chaque unité de travail, y compris pour le personnel du comité central du PCC. Ils auront entre 2 et 6 mois payés pour prendre un nouveau départ dans les 178 professions ou alors, aller dans des professions socialisées où il manque réellement d’emplois comme la construction et la paysannerie, l’éducation. N’oublions pas que le travail est obligatoire, à Cuba, jusqu’à la retraite pour chaque cubain (il y a pas de chômage).



Ne soyons pas naïfs, ces grandes réformes dans le cadre du socialisme vont se faire dans un climat d’hostilité des médias bourgeois, avec une agressivité accrue de l’impérialisme.

Souvenons-nous de l’expérience chilienne et de son président démocratiquement élu, assassiné par une bande de généraux fascistes armés et guidés par la CIA. Et du coup d’Etat manqué contre Chavez lui aussi démocratiquement élu, et, comme il y a quelques semaines le président du Honduras, toujours par la main de la CIA.

Contre Cuba socialiste, l’embargo continue, les sabotages, les attentats dans des lieux touristiques… pour ce qui est du visible, la guerre économique, la désinformation médiatique, le versement de sommes énormes pour déstabiliser Cuba, pour ce qui est le moins visible et pour le non visible, la guerre des services secrets (les 5 cubains emprisonnés depuis 10 ans à Miami pour le seul « crime » de vouloir démasquer les terroristes anticastristes), les nombreuses tentatives d’assassinats contre les dirigeants cubains en particulier contre Fidel…

Parallèlement, le peuple et le socialisme ont un besoin vital de démocratie. L’intéressement du cubain à son travail, aux décisions économiques, politiques et sociales est une nécessité pour le développement du socialisme. Beaucoup de cubains adhèrent à un développement démocratique du socialisme. Certains perçoivent les directions comme une « chappe de plomb » ; une partie des directions à tous les niveaux est considérée comme arriviste, une autre, comme sincèrement communiste, mais eux ? Ils veulent jouer un rôle, leur rôle populaire, incontournable.

Il est facile de ne voir qu’une face de cette double contradiction, mais tenir tous les bouts, cela relève du dosage toujours « injuste ». Le socialisme dans un seul pays reste une grande difficulté dans un environnement hostile, mais comment faire autrement que d’avancer. Ne pas répondre aux souhaits du peuple qui sont aussi ceux du socialisme, c’est tôt ou tard une possible implosion avec ou non la présence d’un petit « Gorbatchev » cubain. La direction cubaine en est consciente, ils avancent lentement pour ne pas rencontrer les erreurs de l’URSS au moment des réformes « socialistes » nécessaires.

Pas facile de diriger Cuba aujourd’hui, au moment où le capitalisme est en crise ouverte et plus agressif que jamais envers les peuples du monde, en particulier celui de Cuba.

Le congrès d’avril prochain doit ouvrir une nouvelle phase du socialisme. Lénine avait eu le courage d’inventer en 1921 la Nouvelle Economie Politique (NEP). Un secteur non étatisé minoritaire dans le petit commerce ne peut pas remettre en cause la socialisation de l’économie de Cuba. Pas facile et bravo aux dirigeants cubains de poser la question. Mais attention, la CIA n’est jamais loin. C’est notre devoir de communiste de les aider en disant toute la vérité, car la vérité est révolutionnaire.

(Le n° de début 2011 de la revue Approches Marxistes sera consacré à Cuba aujourd’hui)