La première question que l’on peut se poser sur Rosa Luxemburg, c’est en quoi la vie et l’œuvre de cette « grande dame », assassinée, sur ordre de dirigeants socialistes, il y a 90 ans, peuvent-elles nous aider aujourd’hui ?

Il se trouve que sur beaucoup de questions elle est plus que jamais d’actualité, comme lorsqu’elle parlait de l’alternative face à la crise du capitalisme en disant : « barbarie ou socialisme » ou de « réforme et révolution », ainsi que sa sensibilité précoce à l’écologie. Mais le point central de son apport et de sa singularité, c’est sa tenace position sur la fusion incontournable entre démocratie et socialisme.

L’action dominatrice, destructrice, meurtrière et antidémocratique de l’impérialisme sous toutes ses formes, conjuguées avec son appendice qu’est le stalinisme sous toutes ses formes, ont abouti à une dissociation historique du socialisme et de la démocratie. Le grand mérite de Rosa Luxemburg, c’est d’avoir toujours, même au pire moment, affirmé que le socialisme ne peut être que démocratique. Elle démontra que chez Marx, même dans sa formidable thèse sur « la dictature du prolétariat », c’est la plus grande démocratie pour toutes les femmes et les hommes qui ne souhaitent pas exploiter d’autres femmes et d’autres hommes, à tel point que Marx ajouta pour mieux se faire comprendre, dans plusieurs textes, le mot démocratie en formulant ainsi sa thèse : « la dictature démocratique du prolétariat ». Rosa Luxemburg, y compris dans son écrit sur la Révolution d’octobre, ne se trompe jamais d’adversaire. Elle critique Lénine et Trotsky sur des manquements démocratiques, mais ajoute toujours, je suis à vos côtés car vous accomplissez la première Révolution socialiste de l’histoire dans des conditions effroyables. Contre le réformisme soi disant « démocratique » et le centralisme « bureaucratique », elle est la meilleure interprète du marxisme de Marx.

Nous allons voir dans cet exposé les différentes étapes de sa vie, ses problèmes, ses erreurs et son « génie », son œuvre, ses controverses, et aussi ses apports à la théorie marxiste. Rosa n’a jamais cherché à être luxemburgiste, elle est, comme le disait Lénine : « la meilleure représentante du marxisme » ou comme le disent d’autres : « le marxisme et son ombre ».

Ses origines familiales

Sa date de naissance : C’est la première énigme. Pour les uns elle est née le 5 mars 1871 dans la ville polonaise, à l’époque sous occupation russe, de Zamosc où aujourd’hui une rue porte son nom, non loin de la frontière de l’Ukraine. Pour d’autres, c’est le 5 mars 1870 et pour d’autres encore le 28 décembre. Dans une lettre du 30 janvier 1907, elle écrit : « Je te remercie beaucoup pour ta carte d’anniversaire. J’ai bien ri, car ma date de naissance « officielle » n’est pas juste (je ne suis pas aussi âgée !) ; en personne qui se respecte, je me devais de ne pas avoir d’acte de naissance authentique mais de m’en attribuer un, revu et corrigé. » Cette lettre est sûrement une réponse au souhait d’anniversaire de son amie pour le 28 décembre. Donc, par déduction, sa vraie date de naissance est le 5 mars 1871. Ajoutons que Rosa utilisa souvent de faux papiers pour son activité révolutionnaire. Mais faire coïncider sa date de naissance avec le début de « la Commune de Paris » des ouvriers parisiens est peut être une coquetterie qu’elle s’est offerte ? Pour son inscription à l’université de Zurich, elle marque bien 5 mars 1871. En tout cas elle est bien née, dans cette période de 12 mois, pour le plus grand malheur de la bourgeoisie internationale et le plus grand bonheur des opprimés.

Sa mère et son père : Lina Luxemburg née Löwenstein et Eliasch (Eduard) Luxemburg sont ses parents. Le premier des « Luxemburg » à s’établir en Pologne, le fit au 18ème siècle, il était architecte paysagiste proche du pouvoir en place. Le grand-père paternel était un riche marchand juif de bois. Très prospère et bon commerçant, il était le contraire de son fils, le père de Rosa, qui lui, eu de gros problèmes financiers. C’est ce grand-père là qui s’écarta de l’orthodoxie juive, suivi par son fils, ce qui posa des problèmes énormes lors de son mariage avec Lina. En effet, le grand-père maternel était rabbin et descendant de 17 générations de rabbins, dont le premier vécut en Espagne au 12ème siècle. Le mariage marqua la rupture avec la branche maternelle. Chez les Luxemburg (Luksemturg), on parlait le polonais. Ils connaissaient le yiddish mais seul le père l’utilisait pour son travail. Rosa parlera par la suite couramment le russe, l’allemand et le français.

Ses frères et sa sœur : Rosa était la dernière de cinq enfants, trois garçons et deux filles. Elle méprisait sa sœur qui acceptait les injustices sans réagir, le contraire d’elle. A partir de l’âge de 19 ans, ses liens avec sa famille se distendirent de plus en plus, car elle vécut le reste de sa vie à l’extérieur de la Pologne, particulièrement en Allemagne.

La question juive

Juive de naissance comme beaucoup de révolutionnaires de cette époque, elle descendait, souvenons-nous, de 17 générations de rabbins, Rosa refusa toute sa vie de traiter de cette question, elle vivait comme une laïque. Par contre elle fut profondément traumatisée par le nationalisme (catholique) polonais après avoir vécu un pogrom en Pologne pendant son enfance. Son opposition à tous les nationalismes et à toutes les religions sera un trait de sa personnalité. Par exemple, dans sa brochure sur « Eglise et socialisme » de 1905, elle écrit : « le problème du catholicisme c’est son clergé ». Elle rappelle à l’adresse du prolétariat polonais, l’histoire du catholicisme, du début : « le communisme catholique où tout est mis en commun, puis l’apparition du clergé pour gérer les biens de l’église, ce qui transforma son action, du tout en commun à l’aumône et le clergé en force réactionnaire, comme un des piliers du régime d’oppression ». A aucun moment dans ce texte elle ne traite de l’existence ou non de Dieu.

Son handicap

En cette période de la fin du 19ème siècle, Rosa dut affronter trois handicaps majeurs. Le premier est le fait qu’elle était femme dans une société très masculine et machiste, particulièrement dans le monde politique, y compris chez les socialistes. Le deuxième « handicap » est lié à l’antisémitisme lattant et féroce dans cette vieille Europe qui se manifesta cruellement pour Rosa, surtout, en 1919 à la veille de son assassinat, par les campagnes de presse téléguidées par les socialistes au pouvoir. Le troisième de ses handicaps était physique. Elle boitait depuis qu’à l’âge de 5 ans, suite à une erreur médicale. On lui avait plâtré une de ses jambes pendant un an. En réalité, cela empêcha une croissance normale de cette jambe, alors que c’était un début de tuberculose. Elle en voulut à ses parents. Elle ne l’accepta jamais et se heurta de nombreuses fois dans sa vie amoureuse, à cette « disgrâce » qu’elle tenta de cacher par ses vêtements et sa manière de marcher.

Les bases de sa révolte

En fait, en cette fin du 19ème siècle, ces trois « handicaps » (femme, juive et boiteuse) sont peut être, pour Rosa, les bases de sa révolte contre l’injustice et sa volonté d’être la « meilleure », la « première ».

Sa vie à Zamosc

Elle n’y vécut que les trois premières années de sa vie. Elle y vie dans un environnement bien bourgeois, dans le bel hôtel particulier familial, grâce à l’héritage du grand-père paternel. Le père de Rosa, qui lui n’était pas très fort en affaire, quitta Zamosc pour cette raison, mais aussi pour donner une bonne éducation à ses enfants et à cause de la trop grande orthodoxie des juifs de Zamosc.

Son épanouissement à Varsovie

La famille Luxemburg arriva à Varsovie en 1874 dans un des quartiers résidentiels, rue Zlota. C’est là, à Noël 1881, que Rosa fut témoin d’un pogrom qui sévît plusieurs jours dans le ghetto et y compris dans la rue où elle habitait. Pour transcender sa réalité de jeune femme, juive, handicapée physique, elle se plongea dans les études. D’abord jusqu’à l’âge de 9 ans, elle étudia chez elle, puis dans un établissement réservé aux jeunes filles russes et à celles de la noblesse polonaise où Rosa se trouvait donc au plus bas de la hiérarchie sociale. Rosa se retrouva première pratiquement dans toutes les matières, en russe, en polonais, en allemand, en français, en mathématiques, en algèbre, en géométrie, en géographie, en histoire, en biologie, en physique, mais aussi en religion, en cosmographie, en calligraphie, en couture et en dessin. Elle eut sur l’ensemble de ces disciplines la mention très bien. Son engagement social et politique passa, pour Rosa, par l’amour de la poésie, en particulier celle du poète polonais Adam Mickiewicz de la première moitié de 19ème siècle. A l’âge de 13 ans, elle écrivit un poème contre l’empereur allemand qui dénote déjà une orientation politique.

Zurich, une révolutionnaire professionnelle

Après avoir flirté avec les idées du socialisme par le biais de la poésie dans des cercles d’intellectuels varsoviens, elle décida, à l’âge de 18 ans, de poursuive à l’université de Zurich les brillantes études commencées au lycée à Varsovie.



Nouvelle énigme : A-t-elle passé clandestinement la frontière dans une charrette de foin (comme beaucoup l’ont écrit) pour poursuivre à Zurich un engagement total pour la révolution, parce qu’elle était recherchée par la police tsariste à Varsovie ? Personnellement je ne le pense pas, car plusieurs faits contredisent cette version romancée. Premièrement elle eut un passeport, deuxièmement elle rectifia son orientation universitaire après avoir rencontré le révolutionnaire Léo Jogiches, le grand amour de sa vie. La vérité est certainement tout autre et tout autant romanesque : devant les difficultés liées au fait qu’elle était une jeune femme juive dans la Pologne de la fin des années 1880 et les plus grandes possibilités que lui offrait l’université de Zurich, elle opta pour le départ pour la Suisse, où elle s’inscrivit en zoologie, botanique et mathématique, sa connaissance de milieux poétiques engagés l’aida à faire ces choix, c’est certainement cela la vérité sur ce passage de sa vie. C’est à Zurich qu’elle rencontre donc Léo et c’est seulement après qu’elle décide de changer d’orientation universitaire pour choisir des disciplines plus « politiques » que sont les sciences politiques, l’économie et l’histoire. Léo Jogiches est le fils d’une famille juive lituanienne de Vilnius, très riche, qui consacra sa vie et sa fortune à la révolution. Il fut l’amour de la vie de Rosa, le premier, celui avec qui elle rompit plusieurs fois, car il la désirait et parfois la méprisait autant. Ils furent ensemble à l’origine de la création du parti social-démocrate de Pologne (le SDKP) que Léo finança, ainsi que pratiquement toute la vie de Rosa. Ils éditaient un journal « La Cause Ouvrière » imprimé à Paris. Pendant les nombreux voyages à Paris de Rosa qui assurait la maîtrise politique des articles, elle y faisait aussi des recherches pour ses études universitaires.

Elle devient allemande

C’est en accord avec Léo qu’elle fit, en 1898, un « mariage blanc » avec Gustav Lübke un camarade allemand, pour obtenir la nationalité allemande, puis s’installa seule, sous commandement de Léo, à Berlin. Elle s’inscrivit au Parti social démocrate d’Allemagne, le 24 mai 1898, pour y « courtiser » ceux qui dirigeaient dans les faits la deuxième internationale ouvrière. Tout était organisé et Rosa rendait des comptes (politiques et financiers) même si dans le couple qu’elle formait avec Léo, c’était elle la théoricienne sous la tutelle d’un révolutionnaire anarchisant.

La 2ème internationale

Le but recherché était d’être reconnu par l’Internationale et l’influencer de l’intérieur. Elle est arrivée en Allemagne en mai 1898 dans ce but bien précis. Les rencontres programmées sont préparées par écrit, elle doit « s’introduire » auprès des plus grands August Bebel, Karl Kautsky, Franz Mehring… Elle devait établir des rapports de ses progressions. Lorsqu’elle est refusée une première fois par l’Internationale, leur parti ne compte que quelque dizaines de membres (clandestins) ce qui peut laisser pantois devant l’opiniâtreté de cette jeune femme qui va se faire applaudir et coopter au congrès suivant de l’Internationale.

Des joutes oratoires vont l’opposer aux plus grands. Elle va jusqu'à traduire oralement, en direct devant un des congrès, le discours de Jean Jaurès dans une controverse qu’il a avec Rosa.

Elle a un talent fou au point que des journalistes éblouis la décrivent plus « belle » qu’elle n’est réellement.

Ses prises de position les plus marquantes

C’est dans cette 2ème Internationale, principalement dans le parti allemand, qu’elle va, la première, avant Lénine, déclencher la lutte contre le révisionnisme de la théorie marxisme et plus généralement contre le réformisme sous toutes les formes. Edouard Bernstein, l’exécuteur testamentaire de F. Engels, est le chef de file des révisionnistes. Rosa Luxemburg, dans une série d’articles, va démonter tout l’argumentaire de Bernstein et maintenir haut le drapeau du marxisme (celui de la lutte de classe). Elle rompra par la suite aussi avec Karl Kautsky (tout en maintenant de très bons contacts avec sa femme Louise) devenu le leader des réformistes, que Lénine qualifia de renégat du marxisme.

C’est dans cette lutte contre le réformisme que Rosa fit adopter, au congrès de Stuttgart en août 1907, la motion de l’Internationale contre la guerre, contresignée par Lénine et Martov, que tous les grands partis de l’Internationale trahirent en 1914.

Ses prises de position sur la question nationale, sur l’accumulation du capital, sur le parti et par conséquence sur la révolution russe que nous allons voir dans ses divergences avec Lénine, marque bien la particularité de Rosa Luxemburg. L’action dominante de sa vie, son œuvre restent celles de la lutte contre l’opportunisme de droite, contre le révisionnisme, contre le réformisme, pour la défense du marxisme révolutionnaire, pour la victoire de la révolution socialiste.

Ses divergences avec Lénine

Elles tournent autour de trois grandes questions. Rosa Luxemburg et Lénine se sont formés l’un comme l’autre au sein de la social-démocratie. Leurs œuvres ont une portée historique. Tous deux incarnèrent l’opposition au révisionnisme et au réformisme inhérent à la 2ème Internationale, et leurs noms restent indissolublement liés à la réorganisation du mouvement ouvrier, du début du 20ème siècle.

Cependant Rosa Luxemburg et Lénine empruntèrent des voies différentes. Sans que faiblisse l’estime qu’ils éprouvèrent l’un pour l’autre, ils se heurtèrent vivement à propos de trois questions fondamentales.

Ce qui unit Luxemburg et Lénine, c’est la lutte contre le réformisme. Leurs divergences concernaient le cours à prendre par la révolution.

Cependant, la question nationale reste indissociable des autres problèmes au sujet desquels Luxemburg et Lénine se sont combattus.

L’opposition au réformisme

Luxemburg et Lénine furent parmi les rares qui poursuivirent sans répit, en faveur d’un mouvement ouvrier réellement marxiste, un combat implacable, d’abord contre le réformisme avéré, puis aussi contre le réformisme “orthodoxe” à la Kautsky. Rosa Luxemburg polémiqua durement avec Bernstein. La lutte pour les revendications immédiates ne doit pas faire perdre de vue le but final : la révolution prolétarienne.

Peu de temps après, Lénine à son tour attaqua le révisionnisme d’une manière finalement semblable. C’est surtout dans le cadre de la révolution russe de 1905, que des divergences se manifestèrent entre eux. Le conflit éclata à propos de sujets d’ordre tactique sur les problèmes d’organisation et la question nationale.

La question nationale

Lénine était convaincu du caractère progressiste des mouvements d’indépendance nationale, soutenant à l’encontre de Rosa Luxemburg que le mot d’ordre de la libre détermination des peuples est révolutionnaire.

Rosa Luxemburg tenait pour foncièrement erronée la thèse de Lénine. Elle résume ainsi sa conception : « Aussi longtemps qu’existent des États capitalistes, aussi longtemps, notamment, que la politique impérialiste détermine et façonne la vie intérieure et extérieure des États, le droit des nations à disposer d’elles-mêmes n’est qu’un vain mot ».

Jamais, au grand jamais, Rosa Luxemburg ne fit sur ce sujet la moindre concession à Lénine. Ainsi, quand le droit à l’autodétermination fut mis en pratique, après la révolution russe, elle se demanda pourquoi les bolcheviks maintenaient contre vents et marées, avec une telle opiniâtreté, un mot d’ordre « en contradiction flagrante, non seulement avec le centralisme par ailleurs manifeste de leur politique, mais aussi avec l’attitude qu’ils ont adoptée envers les autres principes démocratiques ».

Il s’agissait à son avis d’une « variété d’opportunisme » visant à « lier les nombreuses nationalités, que comprenait l’empire russe, à la cause de la révolution », bref, d’un autre aspect de la politique « opportuniste » adoptée par les bolcheviks à l’égard des paysans russes après la distribution des terres.

« On voulait satisfaire leur faim de terre par le mot d’ordre de prise de possession directe des domaines seigneuriaux et les rallier ainsi à la bannière de la révolution et du gouvernement prolétarien ».

Sur la question de l’effondrement du capitalisme

Rosa Luxemburg avait déjà fait ressortir, dans le cadre de sa polémique avec Bernstein, la nécessité pour le mouvement ouvrier d’œuvrer en vue de la révolution, et non de simples réformes sociales, le capitalisme étant promis à un effondrement inéluctable.



Divergence entre Lénine et Rosa sur la question de l’accumulation du capital

Chez Rosa Luxembourg « la baisse du taux de profit provoquera mécaniquement l’effondrement du capitalisme ».

Lénine, après avoir souligné que « le taux de profit a tendance à baisser », ajoutait que « Marx analyse minutieusement cette tendance ainsi que les circonstances qui la masquent ou la contrarient ». Rosa Luxemburg d’ajouter que ces contre-tendances sont en fin de compte contrariées et la baisse du taux de profit confirmée. Lénine, comme Rosa Luxemburg, ne croyait pas à la possibilité de transformer le capitalisme en socialisme grâce à des méthodes réformistes, il considérait que le renversement du capitalisme était uniquement affaire de maturation de la conscience révolutionnaire du prolétariat, mais pour être plus précis, ils avaient des divergences sur les degrés d’organisation et de direction de la classe ouvrière.

La spontanéité et le rôle de l’organisation

Rosa Luxemburg a, à juste titre, souligné que, pour Marx, la loi de l’accumulation du capital ne faisait qu’une avec la loi de l’effondrement du capitalisme.

Lénine considérait l’effondrement du capitalisme bien plus comme la conséquence d’un acte révolutionnaire conscient que comme le résultat d’un processus d’ordre économique.

C’est pourquoi l’erreur des erreurs est, aux yeux de Lénine, de soutenir que nous sommes entrés dans l’époque de la révolution prolétarienne pure. Pour Lénine, la seule révolution possible passe par la conversion dialectique de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne.

Rosa Luxemburg précise qu’elle ne confond pas la conscience révolutionnaire et la conscience intellectuelle des révolutionnaires professionnels de type léniniste. Seule compte, à son avis, la conscience en acte, la conscience agissante des masses, qui naît et se développe des contradictions du capital : les masses se conduisent de façon révolutionnaire dans des situations où elles ne peuvent faire autrement et se voient contraintes à l’action. Le marxisme, pour Luxemburg, n’est pas seulement une idéologie qui se cristallise dans l’organisation, c’est aussi, c’est surtout la lutte vivante du prolétariat, lequel fait passer le marxisme dans les faits, non parce qu’il le veut, mais parce qu’il ne peut pas agir différemment. Tandis que Lénine assigne pour mission au révolutionnaire organisé de guider les masses, conçues uniquement comme un matériau à façonner, le révolutionnaire selon Rosa Luxemburg est directement issu du développement même de la conscience de classe et, bien plus encore, de l’action révolutionnaire pratique des masses.

Rituellement qualifiée de « politique de la catastrophe », l’idée de « la spontanéité », telle que Rosa Luxemburg la défendit, a souvent été condamnée sous prétexte qu’elle serait dirigée contre l’organisation même du mouvement ouvrier. Rosa s’est d’ailleurs plus d’une fois sentie obligée de préciser qu’elle n’était « pas pour la désorganisation ». C’est en ce sens aussi qu’elle disait : « La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une « situation révolutionnaire », ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter ».

Pour Rosa Luxemburg, cette activité allait de soi, c’était un élément d’un tout ; pour Lénine, tout reposait sur une activité qui n’avait qu’un seul but : renforcer l’organisation comme telle. Cette divergence concernant l’importance de l’organisation recouvre aussi deux conceptions opposées du rôle et du contenu du Parti. Selon Lénine, « le seul principe sérieux en matière d’organisation, pour les militants de notre mouvement, doit être : secret rigoureux, choix rigoureux des membres », la formation des révolutionnaires professionnels (du style de nos camarades de Lutte Ouvrière aujourd’hui).

C’est en partant de ces principes d’organisation que Lénine entendait « forger une arme contre l’opportunisme ». Cette arme n’était autre que le « centralisme », la discipline stricte imposée aux militants, la soumission absolue de tous aux ordres du Comité central. Personne mieux que Rosa Luxembourg n’a su rattacher cet « esprit de veilleur de nuit », inhérent aux conceptions de Lénine, à la situation particulière des intellectuels russes. Mais, ajoutait Rosa Luxemburg, « il nous semble que ce serait une grosse erreur que de penser qu’on pourrait « provisoirement » substituer le pouvoir absolu d’un Comité central, agissant en quelque sorte par « délégation » tacite, à la domination, encore irréalisable, de la majorité des ouvriers conscients dans le Parti, et remplacer le contrôle public exercé par les masses ouvrières sur les organes du Parti par le contrôle inverse du Comité central sur l’activité du prolétariat révolutionnaire ». Et Rosa Luxemburg, sans cacher que les ouvriers, en assumant eux-mêmes la direction de leur mouvement propre, ne manqueraient pas de tâtonner et de faire des fautes, proclamait : « Disons-le sans détours, les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que n’est l’infaillibilité du meilleur « Comité central ». »

Telles que je viens de les retracées, les divergences de principes entre Rosa Luxemburg et Lénine ne sont pas dépassées par l’Histoire : bien des faits ou des idées, qui nourrirent autrefois la polémique, sont toujours d’actualité. Par exemple la question qui se trouvait à la base de la controverse : du mouvement ouvrier organisé ou du mouvement spontané du prolétariat, quel est le facteur révolutionnaire fondamental ? Or, sur ce point, je pense que l’Histoire a donné raison à la camarade Rosa Luxemburg.

La prison et les lettres

Elle a été emprisonnée plusieurs fois, toujours pour ses activités militantes. La première fois le 26 août 1904 à Zwiclau pour 2 mois. Ensuite le 28 juin 1906 et plusieurs fois pendant la guerre. La dernière fois elle est sortie le 8 novembre 1918.

Lors de son procès à Francfort en février 1914, elle transforma le tribunal, en tribune révolutionnaire contre la guerre. De prison, elle écrit plusieurs publications politiques, parfois sous un nom d’emprunt. Ces périodes de prison lui permettent d’approfondir ses thèses et de mieux les argumenter. Si elle s’occupe aussi de petite oiseaux et des plantes avec parfois de petit moment de découragement (que l’on peut lire dans ses lettres), de nostalgie quand elle écrit sur la maladie de sa chatte, jamais elle n’arrêtera son engagement politique.

Certaines lettres prises hors de leur contexte peuvent nous dérouter. Oui elle aimait, par exemple, la Corse, oui elle fit ses études aussi à Paris où on retrouve des traces d’elle à la Bibliothèque nationale. Oui à Paris elle habitait le quartier Pigalle.

A l’exception de Léo pour qui elle écrit le plus grand nombre de ses lettres, c’est le plus souvent à des femmes qu’elle écrit, particulièrement pendant ses périodes de prison. Rarement un théoricien a écrit autant de lettre (des milliers). Chez Rosa, c’est une nécessité de vie, parfois pour batailler, mais le plus souvent par amitié et par amour dans tous les sens du terme avec toujours une pointe politique. Pour la comprendre au plus profond de ses convictions, la lecture de ses lettres est indispensable.

Etait-elle féministe ?

Oui et non, les deux termes peuvent être développés avec arguments. En réalité, elle n’était pas contre, mais n’était pas au premier rang, contrairement à sa camarade Clara Zetkin. Rosa était trop occupée à la défense du marxisme, pour être la porte parole des féministes. Elle a peu écrit sur le féminisme, mais par contre les féministes l’on beaucoup revendiquée. Rosa Luxemburg a écrit un texte sur le sujet : « Droit de vote des femmes et lutte de classe » en 1912 et elle prononça, à l’occasion de la journée internationale des femmes en 1913, un discours qui fit date. Ses problèmes personnels de femme furent, peut-être, pour beaucoup dans son attitude sur le féminisme, ses « handicaps » qu’elle dépassa pour devenir amoureuse de nombreuses fois, y compris avec le fils de son amie Clara Zetkin. Elle n’eut pas l’enfant qu’elle désirait, après Léo, elle ne garda pas ses amours, ce qui la fragilisa. Sa « beauté intellectuelle » transcenda ses problèmes physiques. Elle était admirée par beaucoup, mais elle était souvent seule.

Le mouvement spartakiste

Le nom est déjà tout un programme. Spartakus est le leader des esclaves qui dans la Rome antique, conduisit une révolte resté célèbre contre l’empereur romain. Ce mouvement est né contre la guerre, contre les trahisons des dirigeants du parti social-démocrate allemand qui sombrait totalement dans le réformisme et le nationalisme. Il était de fait une tendance et son développement coïncida avec la vague révolutionnaire qui marqua la fin de la guerre de 14/18. A l’exemple des Russes avec les « soviets », il agit pour le développement de « conseils » en Allemagne. Ce mouvement donna naissance à la fin 1918 au Parti Communiste d’Allemagne, le PCA/KPD. Pour une république des « conseils », la révolution allemande, poussée par le mouvement spartakiste, éclate. Elle sera réprimée dans le sang par les dirigeants de la sociale- démocratie allemande.

Un point d’histoire important : si l’armistice a été signé avec la France le 11 novembre 1918 et pas plus tard, c’est que la bourgeoisie internationale, qui va bientôt intervenir militairement (23 pays) contre la République des soviets (De Gaulle y fera ses premières armes), laisse les armes aux soldats allemands des corps francs pour que très vite ils combattent le mouvement spartakiste.

Il sera de fait écrasé à Berlin dans les premiers jours de janvier 1919.

Certains analysent cette défaite comme le résultat d’un « coup de force » aventuriste. En fait, la vrai responsabilité incombe aux socialistes traitres qui, non seulement, ont pactisé avec la bourgeoisie, mais aussi dirigé la répression. Cette trahison aura des répercussions sur la révolution russe et sur le mouvement ouvrier jusqu’à nos jours.

Son assassinat physique

Rosa Luxemburg prit toute sa place dans cette révolution, même si elle jugeait son déclanchement prématuré, comme elle pensait aussi prématurée la naissance du Parti Communiste à ce moment-là. Mais elle prit quant même sa place dans le combat, toute sa place et par exemple participa à la rédaction du programme du parti communiste. Elle intervint dans le congrès et quelques jours après, elle était arrêtée et assassinée à son poste de combat. Son assassinat marque à jamais une frontière entre les sociaux-traitres réformistes et les communistes internationalistes. Elle logeait (clandestinement) chez un camarade, quand elle fut arrêtée. Depuis le début de la guerre, une campagne haineuse se développait contre Rosa. Cette campagne anticommuniste, antisémite, xénophobe, machiste et ordurière redoubla à la fin de la guerre de 14/18 sous la conduite des dirigeants socialistes Noske, Scheidemann et Hebert à la tête d’un gouvernement bourgeois. Rosa y était caricaturée comme la « juive errante », « la salope rouge », « la main de l’étranger »… Dans ces conditions, pas étonnant que ces corps francs (futures troupes nazies) aux ordres de ce gouvernement socialiste, lorsqu’ils arrêtèrent Rosa (sur dénonciation), la trainèrent dans un hôtel, devant un groupe de soldats ivres, qui l’insultèrent et la molestèrent puis la trainèrent dans une voiture. Ils tirèrent plusieurs fois, à bout portant, sur Rosa Luxemburg et la précipitèrent dans le Landwehrkanal, le canal qui travers Berlin. Son corps n’y fut retrouvé que plusieurs mois après, le 1er juin 1919.

La légende

Tous les dirigeants de la 3ème Internationale communiste, en 1919, ont souligné l’apport théorique et politique de Rosa Luxemburg, malgré de sérieuses divergences avec elle. Lénine la qualifia de meilleure représentante du marxisme. Le Kominterm décida, sur proposition de Lénine, d’éditer toute l’œuvre de Rosa (ce qui ne fut jamais fait) et après la mort de Lénine, les soviétiques fêtèrent les 3 L, elle fut donc honorée chaque année, en janvier. Les trois L Luxemburg, Liebknecht, Lénine. Sur la base de morceaux de textes sortis de leur contenu réel, surtout dans son texte sur la révolution russe, des adversaires de l’URSS, des intellectuels bourgeois et des dirigeants socialistes utilisèrent Rosa Luxemburg contre la révolution, c'est-à-dire le contraire de l’engagement de toute sa vie. Staline y ajouta, en 1931, ses accusations scandaleuses.

Aujourd’hui il existe une fondation internationale Rosa Luxemburg. Chaque année, le 15 janvier, des dizaines de milliers de travailleurs manuels ou intellectuels, jeunes ou âgés, défilent devant un monument à sa gloire, à Berlin où sont honorés aussi d’autres dirigeants du mouvement ouvrier allemand.

Son assassinat politique et la philatélie

Après l’assassinat physique de Rosa Luxemburg et la mort de Lénine en janvier 1924, suite à une hémorragie cérébrale, Staline s’arrangea pour faire oublier Rosa Luxemburg et faire taire ses principaux soutiens. Non content de ses minables manœuvres, Staline tenta en 1931, dans un article, d’assassiner politiquement Rosa Luxemburg, en la traitant de non marxiste, de trotskyste et de soutien aux mencheviks, eux qualifiés (à juste titre) de traite à la classe ouvrière. Son coup bas n’a pas réussi, la preuve : qui parle aujourd’hui de l’œuvre théorique de Staline ? Par contre, celle de Rosa Luxemburg est de plus en plus d’actualité. Mais il réussit quand même à faire le silence autour de l’œuvre de Rosa Luxemburg, pendant des dizaines d’années. Car, par exemple, le premier et seul timbre poste soviétique à l’effigie de Rosa Luxemburg, date de 1958, deux an après le rapport de Khrouchtchev au 20ème congrès du PCUS de 1956, qui déboulonna entre autre Staline. Cela fut le signal de la levée de la censure totale sur Rosa Luxemburg. Le PCF édita un livre des textes de l’œuvre de Rosa en 1982, par Gilbert Badia, la RDA publia des timbres sur Rosa en 1959, 1966 et 1971 alors que cette même RDA avait édité, en 1951, un timbre pour le 80ème anniversaire de la naissance de Karl Liebknecht, qui je le rappelle, était né la même année que Rosa et assassiné le même jour. La Pologne ne fit rien, simplement une rue porte son nom dans sa ville natale avec une plaque commémorative.

L’avenir de Rosa Luxemburg Aux dernières nouvelles, on aurait retrouvé son squelette dans un hôpital berlinois. Des analyses d’ADN sont en cours. Mais peu importe les résultats, c’est son œuvre qui nous intéresse. Faire la une des journaux (bourgeois) 90 ans après son assassinat, démontre la place particulière qu’elle occupe dans l’histoire universelle. Peu de « bons » dirigeants bourgeois peuvent revendiquer une telle notoriété. L’important, c’est que les thèses de Rosa Luxemburg correspondent de mieux en mieux à ce capitalisme international pourrissant, pour le renverser et construire la société nouvelle dans la démocratie la plus large pour tout le peuple.

Elle nous enseigne pour aujourd’hui

Parti et masse : Si la nécessité du parti est incontournable, elle ne peut se substituer au mouvement de réaction spontané à la crise du capitalisme. L’un et l’autre se nourrissent. Ceux qui veulent la disparition du parti sont aussi néfastes que ceux qui nient le mouvement spontané des masses engendré par la crise du capital. L’action propre du parti pour influencer le mouvement spontané doit se conjuguer avec la recherche du rassemblement des diverses expressions de ce mouvement spontané dans la lutte de classe.

Réforme ou révolution : Le réformisme est, aujourd’hui, dans les conditions de la France l’élément le plus nocif de la démocratie bourgeoise, car il est (comme idéologie) et sera aux moments révolutionnaires, le dernier rempart de la société bourgeoise. La lutte contre le réformisme doit être quotidienne. Semer des illusions sur le Parti socialiste dans le peuple sur sa réelle nature, c’est un crime contre le mouvement social et son issue.

L’enjeu est bien barbarie ou socialisme démocratique : Il faut par tous les moyens anéantir la dictature de la bourgeoisie et de son capital, puis parallèlement développer la démocratie la plus large pour l’ensemble du peuple quels que soient ses degrés de maturité. Cette démocratie qui garantit y compris le droit d’opposition symbolisé par la phrase de Rosa Luxemburg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement ». Cette orientation doit être respectée à tous les moments et à tous les niveaux de la société socialiste, y compris dans le parti, par la reconnaissance, entre autre, du droit de tendances et de fractions.

Sur l’œuvre de Rosa Luxemburg, il existe 78 de ses textes accessibles en français

Ses principaux écrits sont : Réforme sociale ou Révolution ? (1898-1899), Masse et chefs (1903), Centralisme et démocratie (1904), Grève de masse, Parti et syndicat (1906), L'Accumulation du capital (1913), La crise de la social-démocratie (1915), La Révolution russe (1918).

D’AUTRE DE SES ÉCRITS



1894 Quelles sont les origines du 1° mai ? 1898 Réforme sociale ou révolution ? 1899 Liberté de la critique et de la science Affaire Dreyfus et cas Millerand Les lunettes anglaises Une question de tactique 1901 Au conseil national du Parti Ouvrier français 1902 L’expérience belge Réponse au camarade E. Vandervelde 1903 Arrêts et progrès du marxisme 1904 Masses et chefs Centralisme et démocratie Social-démocratie et parlementarisme Dans la tempête 1905 Les débats à Cologne 1906 Grève de masses, parti et syndicat Blanquisme et social-démocratie 1907 Une introduction à l'économie politique 1908 L'État-nation et le prolétariat Du marxisme 1911 Le Maroc Un quiproquo amusant 1912 Dans l'asile de nuit 1913 L'accumulation du Capital Critique des critiques Nouvelle expérience belge 1914 Le revers de la médaille 1915 La crise de la social-démocratie 1917 Sur la révolution russe La révolution en Russie Problèmes russes 1918 La responsabilité historique La tragédie russe La Révolution russe "L'assemblée nationale" (20.11.1918) "L'Achéron s'est mis en mouvement" (27.11.1918) "Les masses sont-elles mûres ? (03.12.1918) Que Veut la Ligue Spartakiste ? (Programme du Parti Communiste Allemand) 1919 "L'ordre règne à Berlin"

Table des matières

• Page 4 : Ses origines familiales • Page 6 : La question juive • Page 7 : Son handicap • Page 8 : Les bases de sa révolte • Page 9 : Sa vie à Zamosc • Page 9 : Son épanouissement à Varsovie • Page 10 : Zurich, une révolutionnaire professionnelle • Page 13 : Elle devient allemande • Page 13 : La 2ème internationale • Page 15 : Ses prises de position les plus marquantes • Page 16 : Ses divergences avec Lénine • Page 17 : L’opposition au réformisme • Page 18 : La question nationale • Page 20 : Sur la question de l’effondrement du capitalisme • Page 20 : Divergence entre Lénine et Rosa sur l’accumulation • Page 21 : La spontanéité et le rôle de l’organisation • Page 25 : La prison et les lettres • Page 27 : Etait-elle féministe ? • Page 28 : Le mouvement spartakiste • Page 30 : Son assassinat physique • Page 31 : La légende • Page 32 : Son assassinat politique et la philatélie • Page 34 : L’avenir de Rosa Luxemburg • Page 34 : Elle nous enseigne pour aujourd’hui • Page 37 : Ses écrits